L'impact des femmes en Chambre : sans leur présence, les actions gouvernementales auraient été différentes
Gérald Leblanc, La Presse, 6 mars 1999 : B4
À Québec, 23,2% des députés sont des femmes; c'est 20,6% à Ottawa. Faut-il se réjouir ou s'attrister de ces pourcentages? «Pas mal le chemin parcouru en moins de quarante ans, car la première femme à siéger à l'Assemblée nationale, Claire Kirkland-Casgrain, ne fut élue qu'en 1961.»
Ce genre de remarque met en branle la dynamo féministe qu'est Manon Tremblay qui trouve que ça ne va pas assez vite et que rien ne permet de dire que la tendance à la hausse se maintiendra.
«À Toronto, le pourcentage de femmes à Queen's Park est passé de 22,3 à 14,6% après l'élection de juin 1995. En Europe de l'Est, on est passé de 40% (un seuil imposé par le parti) à moins de 10% avec la chute du communisme.»
Même si la tendance observée à Québec et Ottawa se maintenait, il faudrait attendre jusqu'à 2040 pour atteindre la parité hommes-femmes dans nos parlements», selon l'impatiente spécialiste de la représentation féminine.
Si elle souhaite l'élection d'autant d'hommes que de femmes, la professeure Tremblay se contenterait, durant une période de transition, d'un tiers de députées. «On reconnaît qu'un tiers constitue une masse critique susceptible de modifier la culture et d'influencer l'ordre du jour de nos assemblées législatives.»
On est passé bien près d'atteindre à Nunavuk l'idéal égalitaire de Mme Tremblay. Dans l'assemblée du nouveau territoire des Inuits qui verra le jour le mois prochain on proposait d'élire un homme et une femme dans chaque circonscription mais ce parfait reflet de la société fut rejeté lors d'un référendum.
Des femmes au parlement : une stratégie féministe? On aurait facilement pu enlever le point d'interrogation de ce titre du dernier volume de Mme Tremblay qui vient de paraître aux Éditions du remue-ménage.
II s'agit essentiellement d'une recherche fondée sur une série d'entrevues avec les 54 femmes élues à la Chambre des communes d'Ottawa en 1993. (Elles étaient d'abord 53 avant que ne vienne les rejoindre Lucienne Robillard à la faveur d'une élection complémentaire.) Sans les identifier, Mme Tremblay cite de nombreux extraits de ses entrevues avec les parlementaires d'Ottawa.
On y apprend que la ligne de parti a le plus souvent préséance sur la solidarité entre femmes.
C'est ainsi que l'association des femmes parlementaires a été dissoute après les élections de 93, justement pour des questions de politique partisane. Le caucus des femmes libérales s'est par contre révélé un précieux outil.
On y apprend aussi que les femmes députés diffèrent grandement selon qu'elles sont libérales et bloquistes ou réformistes, les premières se situant dans le courant revendicateur et les secondes dans la perception plus traditionnelle de la femme.
«Entre une députée réformiste et un député néo-démocrate, comme féministe je préfère le second car je le sais plus proche de mes revendications», dit Mme Tremblay pour qui une féministe «remet en question la hiérarchie entre les sexes, recherche l'égalité de fait entre les sexes et l'autonomie des femmes ».
Finalement, la présence de ces 54 femmes, le cinquième des députés de la Chambre des communes, a-t-elle changé quelque chose? On pourra lire, ci-contre, un échantillon du genre d'interventions de nos députées mais Mme Tremblay n'hésite pas à reconnaître leur influence.
«Dans une autre étude, j'ai examiné les discours prononcés en Chambre de 1994 à 1996. Il en ressort très clairement que les questions touchant plus particulièrement les femmes (garderie, avortement, pension alimentaire, équité salariale...) ont surtout été soulevées par elles. Sans leur présence, les questions gouvernementales auraient été différentes. Les hommes ne peuvent incarner et exprimer les expériences des femmes.»
C'est sur le plan des moyens de faire élire plus de femmes que Mme Tremblay risque de trouver le plus de résistance. Sans opter directement pour les quotas, vivement décriés par le courant dominant de la pensée canadienne, la professeure de l'université d'Ottawa suggère une certaine forme d'action positive, comme la proposition de la commission Lortie de tenir compte du nombre de femmes candidates dans le remboursement des dépenses électorales.
Pourquoi ne pas laisser l'évolution suivre son cours et les femmes prendre leur place graduellement?
«Parce que ça ne va pas assez vite et parce qu'il faut un traitement inégal pour corriger une situation sociale fondée sur l'inégalité », répond la politologue.
