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La parité des sexes : pas avant 2050

Julie Lemieux, Le Soleil, 3 janvier 1998 : Al et Al7

Après les Thérèse Casgrain et les Lise Fayette, après la lutte acharnée de certaines femmes pour se tailler une place au sein des institutions poli­tiques, on osait croire que la situation des politiciennes s'était améliorée au pays. Mais est-ce vraiment le cas? Quatre politiciennes et une professeure d'université nous livrent leurs réflexions sur le sujet, nous ex­pliquent les difficultés d'être femme en politique à l'aube de l'an 2000. Des témoignages qui laissent croire que la lutte ne fait que commencer.

PREMIER DE QUATRE
QUÉBEC— II est loin le jour où les fem­mes et les hommes partageront la scè­ne politique à parts égales. Dans le meilleur des mondes, il faudra attendre en 2050 pour que les deux sexes soient représentés équitablement au sein des institutions politi­ques du pays. Et c'est seule­ment si les femmes réussis­sent à maintenir le rythme. Ce qui relève davantage du rêve que de la réalité.

Car depuis quelques an­nées, le nombre de femmes en politique a plutôt tendan­ce à stagner et même, à dimi­nuer. Une situation qui fait di­re à une des rares spécialis­tes québécoises de la ques­tion des femmes en politique, Manon Tremblay, que l'heure est grave, qu'il est grand temps de s'interroger comme citoyen et comme société.

«ll faut s'enlever de la tête qu'avec le temps, on obtiendra ia parité entre les hommes et les femmes en politique. On pense que ça va dans l'ordre naturel des choses, mais ce n'est pas vrai. On se trompe en pensant comme ça», affirme ce professeur en sciences politiques de l'université d'Ottawa et auteure de plusieurs livres sur le sujet.

Selon elle, la société cana­dienne se retrouve présente­ment à la croisée des che­mins. Les femmes représen­tent 21% des élus fédéraux, 18% des députés provin­ciaux, 9% des maires du Qué­bec et 21% des conseillers municipaux. Elles commen­cent donc à déranger, mais elles auront besoin d'un coup de main de la population pour aller plus loin.

«Tant qu'elles étaient peu nombreuses, elles ne fai­saient pas peur. Elles mettaient simple­ment de la couleur dans les institutions politiques. Mais les hommes se rendent maintenant compte qu'elles consti­tuent une masse critique et qu'elles commencent à pouvoir imposer leurs valeurs. Et c'est pour ça qu'on assiste­ra de plus en plus à une sorte de guer­re des sexes, de game de pouvoir», avance Mme Tremblay.

Cette guerre sera d'autant plus coria­ce que l'opinion publique penche du cô­té des femmes, ajoute-t-elle. Les ci­toyens ont peine à se reconnaître dans leurs politiciens, dans ces hommes blancs et professionnels qui gèrent un pays en pleine mouvance sociale. L'écart entre les élus et la population s'accroît à vue d'oeil et les citoyens se questionnent sur cette élite qui devrait pourtant les refléter.

«La population se tourne donc du cô­té des femmes, qui représentent à ses yeux un renouveau politique, une plus grande crédibilité. Mais ça peut être menaçant pour les hommes qui dirigent et pour ceux qui veulent faire de la poli­tique. Ça sera à leur tour de se sentir discriminés», soutient Manon Trem­blay


PARITÉ. Une vie déséquilibrée
Les jeunes femmes qui envisagent de faire carrière en politique doivent donc s'attendre à avoir la vie dure, à tra­vailler presque plus fort que les pion­nières, que ces politiciennes qui ont tra­cé le chemin. Et elles n'auront d'autre choix que de se tourner vers les ci­toyens pour atteindre leur but, pour changer la façon de faire de la politique, pour obtenir la parité entre les sexes.

«Les femmes peuvent changer le visa­ge de la politique. Elles ont une appro­che différente, elles ne prennent pas les mêmes décisions. Mais pour l'instant, elles ne sont pas assez nombreuses pour avoir un grand pouvoir et doivent donc jouer la «game» des hommes. Pour qu'il y en ait davantage, il faudra qu'on change notre façon de voir les po­liticiens», affirme Mme Tremblay.

Car il est là, le problème. On demande la perfection aux politiciens. On exige qu'ils soient beaux, intelligents, équili­brés, disponibles, mariés, pères ou mè­res de superbes enfants... «Mais la vie en politique est totalement le contraire de tout ça.

La politique entraîne les gens dans le déséquilibre en raison des horaires, de la pression. Il va falloir se demander ce qu'on veut vraiment comme politiciens. Des machines à décider, ou des indivi­dus imparfaits qui nous ressemblent et nous représentent davantage?», sou­tient la politicologue.

Un assouplissement des attentes de là population envers les politiciens per­mettrait aux femmes d'accéder plus facilement au pouvoir, affirme-t-elle. Car à l'heure actuelle, la politique est com­plètement incompatible avec la vie fa­miliale. Des débats en chambre qui fi­nissent à deux heures du matin pour adopter des lois à toute vapeur, des agendas qui débordent de rendez-vous à toute heure de la semaine et du week-end...

Pour permettre aux femmes d'avoir accès à la vie politique, il faut donc se lancer dans un vaste débat de société, comme le fait actuellement la France, comme l'ont fait les pays scandinaves. Un débat qui trancherait d'abord sur la pertinence d'imposer un «quota» de femmes aux partis politiques, question d'encourager leur progression en nom­bre au cours des prochaines années.

Mme Tremblay parle aussi de la créa­tion d'un cours de «citoyenneté» à l'école secondaire, afin de sensibiliser les jeunes au rôle des politiciens, aux devoirs des électeurs, au sens du vote, à l'importance de la démocratie. Et d'une prime aux mères de famille poli­ticiennes pour leur permettre d'embau­cher une gardienne à la maison.

Ce ne sont que des idées, affirme Mme Tremblay, mais des idées qui valent la peine d'être discutées. «L'important, c'est d'en parler, c'est de se poser les bonnes questions comme société. Car si on attend une évolution naturelle du nombre de femmes en politique, on ris­que d'attendre très longtemps.»