Politique : deux sexes, deux mesures
Martine Turenne et Claude Fortin, Châtelaine, 38, 10, octobre 1997 : 54-64
Le petit guide de la parfaite candidate libérale qui parlait cache-cernes et bijoux a soulevé un tollé. Un incident symptomatique du grand malaise qui afflige les femmes dans les coulisses du pouvoir.
«Papa! J'ai une grande nouvelle à t'annoncer!»
Jean St-Hilaire, ancien conseiller municipal de Longueuil, était certain que sa fille Caroline, 28 ans, allait lui apprendre qu'elle était enceinte.
Ce n'était pourtant pas d'un poupon que la jeune femme avait l'intention d'accoucher, mais plutôt d'une ambitieuse carrière politique : élue en juin dernier sous la bannière bloquiste, Caroline est l'une des plus jeunes députées à fouler l'antre du pouvoir à Ottawa. «Je viens d'un milieu politisé. J'ai eu la piqûre très jeune.» Adolescente, Caroline faisait du porte-à-porte avec son père, argumentant et prenant souvent la parole à sa place. Son politicien de père l'a d'ailleurs rappelée à l'ordre à maintes reprises : «Caroline, c'est papa qui se présente, pas toi.»
Quinze ans plus tard, Caroline avoue que les gens sont plus étonnés par son âge que par le fait qu'elle est une femme. Il y a toujours eu des politiciens précoces. Des politiciennes, jamais. «Ça ne fait pas très sérieux», dit Louise Harel, qui s'est fait dire jusqu'au milieu de la quarantaine : «Que vous êtes jeune!» Elle avait pourtant déjà 34 ans lorsqu'elle a été élue. Et bizarrement, elle n'a jamais entendu la même remarque adressée aux nombreux jeunes poulains qui sont devenus députés avant d'avoir atteint la trentaine.
Même si les femmes ont le droit de voter et de se faire élire depuis 1918 au Canada et depuis 1940 au Québec, le monde de la politique ne leur réserve pas pour autant le même traitement qu'aux hommes. D'ailleurs, la présence discrète des femmes au Parlement d'Ottawa et à l'Assemblée nationale (quelque 20% des élus) démontre bien le malaise qui existe entre la politique et elles. Les obstacles sont-ils vraiment si nombreux? «C'est la vie en général qui en demande plus aux femmes», répond l'ancienne sénatrice Solange Chaput-Rolland, témoin privilégié de la scène politique durant plusieurs décennies. Caroline St-Hilaire, la nouvelle députée de Longueuil, n'a pas encore été confrontée à la réalité politique. Pour l'instant, elle est convaincue que le fait d'être une femme va jouer en sa faveur...
Agenda rose
À Ottawa, le tout dernier cabinet Chrétien est un peu à l'image du poids politique des femmes : très peu lourd merci! Hormis le ministère de la Justice, tous les autres postes névralgiques (Finances, Affaires étrangères, Santé, Défense) sont occupés par des hommes. Les femmes (8 sur 36 personnes) ont hérité du Patrimoine, de la Francophonie, de l'Environnement...
«Le poids politique des femmes reste marginal, explique la politologue Manon Tremblay. Mais c'est une marginalité qui compte : les députées arrivent en chambre avec des questions qui, autrement, ne seraient pas posées.» II y a un «agenda rose», c'est-à-dire une série de projets de lois mis à l'ordre du jour par les femmes, et il est actif, poursuit la politologue. Professeure à l'Université d'Ottawa, Manon Tremblay a suivi une cinquantaine de députées au cours des quatre dernières années. Elle s'est demandé si la présence féminine en politique faisait une réelle différence. La réponse est oui.
Ce sont les femmes (lobbyistes et politiciennes) qui, après le traumatisme de Polytechnique, ont mené la bataille pour l'adoption d'une loi sur le contrôle des armes à feu. Devant le problème récurrent de pères divorcés qui ne donnent pas d'argent à leurs enfants, c'est une ministre qui a défendu la loi sur la perception automatique des pensions alimentaires. Et dans un Parlement uniquement composé d'hommes, il y aurait eu peu de chances que la loi sur le patrimoine familial voie le jour...
Il existe une réelle solidarité féminine en politique, qui transcende même les partis. Louise Harel a soutenu la ministre libérale Monique Gagnon-Tremblay dans sa bataille pour faire adopter la loi sur le patrimoine familial. « Et de leur côté, les députées libérales ont appuyé l'adoption de la loi sur l'équité salariale.»
À Ottawa, députées et sénatrices libérales ont formé un caucus des femmes qui se réunit le mercredi. Eleni Bakopanos, députée d'Ahuntsic et secrétaire parlementaire de la ministre de la Justice, en est la secrétaire. La jeune quarantaine, un mélange de douceur et de force tout méditerranéen, elle a 25 ans de militantisme derrière elle. «Nous abordons les sujets différemment, parlons de violence conjugale, d'armes, mais aussi d'environnement, de pauvreté des enfants, de santé.»
Toilettes pour femmes
II y a 16 ans, lorsque la doyenne des politiciennes québécoises, Louise Harel, est entrée à l'Assemblée nationale, elle devait se rendre dans les toilettes des visiteurs, faute d'espace aménagé pour les élues. Idem pour les pionnières à Ottawa. «Avant, tout excluait les femmes en politique : de la structure des partis aux salles de bains!» dit la députée libérale de Marguerite-Bourgeois, Liza Frulla. Mais la présence des femmes n'a pas provoqué que des changements architecturaux...
Les horaires de travail démentiels, inhérents à la vie politique, ont aussi été reconsidérés. La députée bloquiste de Saint-Hubert/Saint-Bruno, Pierrette Venne, se souvient d'un 24 décembre où la Chambre a dû siéger jusqu'en soirée pour faire adopter l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA). Difficile de préparer une dinde farcie en discutant tarifs douaniers... Sous la pression des politiciennes, responsables de la bonne marche de la maisonnée comme le sont une majorité de femmes, les horaires à Québec et à Ottawa ont été modifiés : finies les sessions de nuit, sept jours sur sept, douze mois par année. Auparavant, le nombre de lois à voter dictait les horaires de travail. C'est toujours le cas au Parlement ontarien où l'hiver dernier, après que l'opposition eut déposé un nombre record d'amendements à une loi, les députés ont dû rester sur place jour et nuit pendant des semaines! C'est aujourd'hui chose impensable à Québec et à Ottawa.
Combats de coqs
La proportion plus importante de femmes a aussi modifié la dynamique des débats. «II y a moins d'agressivité, moins d'insultes aussi», note la politologue Manon Tremblay. En fait, dit-elle, les politiciennes ont davantage contribué à changer le ton des discussions que le contenu des lois...
La bloquiste Pierrette Venne trouve tout de même que la culture du Parlement reste «très mâle» : «On se crie par la tête». Solange Chaput-Rolland affirme n'avoir «jamais vu deux femmes se crêper le chignon comme deux hommes peuvent le faire».
La candidate défaite du Bloc québécois dans la circonscription d'Ahuntsic, Pauline Charest, est encore estomaquée de la tournure qu'a prise la course à la direction de son parti : les prises de bec publiques, les bouderies d'Yves Duhaime, le ton revanchard du nouveau chef... «Un vrai combat de coqs! Ça ne se serait jamais passé comme ça si des femmes avaient été derrière l'organisation.» Même en pleine campagne électorale, au printemps dernier, dans une salle adjacente à celle où ses militants tentaient de convaincre les gens de voter pour le Bloc, Pauline Charest ne s'est pas gênée pour dire ce qu'elle pensait de son parti : «Le Bloc est un parti de gars».
Le monde de la politique est-il macho? «Le monde du sport est-il macho?» ironise Liza Frulla, qui en a vu d'autres. Au cours des 20 dernières années, elle a travaillé comme journaliste sportive, au service de marketing d'une grande brasserie et à la radio en tant que directrice générale. Bref, très loin des ghettos roses! «J'ai toujours travaillé clans un monde d'hommes, et j'ai eu des expériences extraordinaires. Alors je dis aux femmes : "Allez-y, restez vous-mêmes". Mais les femmes ont peur d'avoir peur. Ça fait de nous des politiciennes plus réfléchies, mais en même temps, on ne court pas de risques!»
La culture politique en est une d'affrontements. «Or, les femmes préfèrent convaincre plutôt que contraindre, dit la ministre Harel. Elles ont peur de se désintégrer dans la chicane. C'est notre héritage culturel : nous avons appris que lorsqu'on a raison, on gagne. En politique, c'est souvent le contraire : on peut avoir raison et perdre.» Mais il y a du bon dans l'affrontement, dit Louise Harel. «Panache contre panache, ça vaut bien un coup d'épingle dans le dos... » La ministre préfère des débats plus directs, pour clarifier et mettre cartes sur table. «Et puis, lorsqu'un homme entre en politique, ajoute Louise Harel, il se demande ce qu'il va y gagner. Une femme, ce qu'elle va y perdre.»
Les femmes vont en politique pour défendre des causes, des idées, constate Solange Chaput-Rolland. «Les hommes, c'est pour devenir premier ministre!»
La plupart des politiciennes croient d'ailleurs qu'elles ont des qualités propres aux femmes. «Elles parlent plus avec leur cœur, disent les vraies choses», pense la jeune députée Caroline St-Hilaire. Plus sensibles, plus proches des gens, plus concrètes... Certaines affirment même qu'une «femme première ministre dépenserait moins».
Mais Liza Frulla n'est pas d'accord avec cette vision des choses, pas après avoir passé tant d'années en politique... «J'ai vu des hommes qui manifestaient une grande sensibilité, et des femmes très dures.» Et une chose demeure, ajoute-t-elle : les femmes en politique trouvent en général le pouvoir tout aussi enivrant que leurs collègues.
«II y a beaucoup de plaisir dans le pouvoir, confirme Louise Harel. Celui de décider, de gouverner. Soyez assuré qu'il n'y a aucun masochisme à rester là.»
Mais dans la population, la politique dégoûte plus qu'elle ne fascine. Partout dans le monde occidental, on constate une dévalorisation du monde politique, un cynisme envers la carrière de politicien. Cela décourage encore plus les femmes d'y consacrer ne serait-ce qu'une minute de leur vie. «Les politiciens sont devenus des têtes de Turcs», répète, un peu découragée, Liza Frulla. «Ils sont complètement discrédités. Pourtant, ils n'ont jamais tant travaillé! C'est très inquiétant. Car les femmes ne voudront pas se présenter. Et les hommes de valeur non plus.»
Cache-cernes et bas de nylon
«Vous êtes allergique?
- Pardon?
- Vous êtes al-ler-gi-que? Vous n'avez pas de bijoux!»
La candidate libérale dans Beauharnois-Salaberry aux dernières élections fédérales, Linda Julien, a été éberluée par la remarque du militant. Non, elle ne portait pas de bijoux et ce n'est pas parce qu'elle souffrait d'une quelconque allergie. «On a aussi fait des commentaires sur mes mains, pas assez féminines au goût de certains, avec mes ongles courts, sans vernis. L'apparence est incontournable.»
À titre de présidente de la Commission libérale féminine nationale du Parti libéral du Canada (PLC), Linda Julien a aussi contribué au désormais célèbre petit guide de la candidate libérale parfaite, intitulé Femmes vers la victoire. Unanimement décrié et vilipendé, il recommandait l'utilisation de cache-cernes en cas de grande fatigue et le port de bijoux discrets. Elle admet que cette brochure s'est retrouvée prématurément en circulation... Reste que toute cette histoire a mis en relief une réalité : en politique, c'est deux poids deux mesures. On n'a pas les mêmes exigences envers les femmes qu'envers les hommes.
Linda Julien se souvient d'un débat particulièrement enlevé au cours duquel une politicienne aguerrie avait pris la vedette. «Or, tout ce qui a été retenu de sa prestation, c'est la maille dans son bas de nylon!»
Le physique d'une politicienne est scruté à la loupe. Elle doit être féminine, mais sans excès (elle deviendrait charmeuse), bien mise, maquillée. «Elle ne doit jamais porter la même robe deux fois dans la même semaine», explique Pierrette Venne, qui a vu plusieurs collègues arborer sans aucune gêne le même veston quatre jours de suite. La vie privée des politiciennes intrigue aussi beaucoup, observe la politologue Manon Tremblay. Parce que traditionnellement les hommes ont une vie publique et les femmes une vie domestique, les politiciennes, plus que toute autre femme, transgressent les tabous. Les rumeurs s'enflent dès que l'une est trop belle, trop masculine... À Ottawa, on a masculinisé le prénom d'une politicienne parce qu'elle «faisait trop gars». et les épithètes relatives au physique des députées et ministres sont légion, «la grosse» étant la plus répandue...
Plus encore, dit Louise Harel, «le pouvoir enlève du charme aux femmes. Au contraire, il en donne aux hommes». C'est ainsi, ajoute ironiquement la ministre, que l'excès de maquillage ou de bijoux peut devenir un bon indice pour calculer le nombre d'années qu'une femme a passé en politique! Les politiciennes multiplient les attributs extérieurs de la féminité pour qu'on ne doute jamais qu'elles sont toujours des femmes... D'ailleurs, parmi celles que Châtelaine a rencontrées, un bon nombre avaient tendance à pécher par excès : abondance de bijoux, coiffures étudiées, boucle dans les cheveux assortie à la couleur des vêtements...
Argent... et réseaux
En mai dernier, en pleine campagne électorale, les femmes bloquistes ont organisé au Jardin botanique de Montréal un cocktail de financement pour aider les candidates. «Dans le meilleur des mondes, on ne devrait pas avoir recours à ce genre d'événement», fait remarquer une militante. «Les femmes n'ont pas de réseaux, cette tape dans le dos qui aide à entreprendre une carrière politique», ajoute une autre.
Le Parti libéral du Canada n'a pas organisé de cocktails, mais le Fonds Judy LaMarsh a amassé plus de 150.000$ pour soutenir les candidates du parti, ce qui laissait... 2.000$ à chacune.
Une campagne électorale coûte cher, très cher : environ 60.000$. «II n'y a pas que les frais engendrés par une campagne électorale qui soient un frein, dit Linda Julien. Il y a aussi la perte de salaire.» À la campagne électorale s'ajoute l'assemblée d'investiture, au cours de laquelle le parti choisit son candidat. Les frais encourus ne sont jamais remboursés.
«L'argent? Vous ne pouvez imaginer à quel point le pouvoir économique et politique se trouve entre les mains des hommes», dit, amère, Pauline Charest. Les femmes ne vont pas en politique parce qu'elles n'ont pas d'argent. Et l'argent se cache plus souvent dans les chambres de commerce que dans les cercles de fermières...
Tout est question de relations. «Si Bernard Landry organise un cocktail de financement à 125$ le couvert, il y aura 1.200 personnes», poursuit Pauline Charest. Le «old boys' club», ce réseau d'enfer qui propulse les hommes vers une carrière publique, fonctionne peu ou mal chez les femmes.
Les maires et les conseillers municipaux font depuis toujours partie de ce circuit privilégié. Or, dans le milieu municipal, les femmes sont peu représentées : 9% de mairesses et 20% de conseillères seulement. Une municipalité sur quatre ne compte aucune femme au conseil de ville! «S'il y en a moins en haut, dit Louise Harel, c'est qu'il y en a peu en bas.»
Maman et députée : mission impossible?
«C'est le patron de maman!» s'exclament les petites Bakopanos. Les deux filles d'Eleni, âgées de cinq et sept ans, reconnaissent au premier coup d'oeil le premier ministre Jean Chrétien. Elles savent qu'il occupe une partie du temps que leur mère passe à Ottawa, au moins trois jours par semaine. «Mon mari a un emploi qui lui permet d'être à la maison le soir», dit la députée. Elle voit même certains avantages à être une parlementaire, dont celui de pouvoir décider de son propre horaire.
Mais Eleni Bakopanos reste une exception. Plusieurs femmes retardent leur entrée en politique, jugeant cette carrière inconciliable avec l'éducation de jeunes enfants. Bien sûr, il y a eu Sheila Copps allaitant son bébé au Parlement, et Pauline Marois, enceinte et déjà mère de trois jeunes enfants, qui cumulait divers ministères. Mais le front de Sheila et de Pauline - doublé d'un porte-monnaie bien garni, il faut l'avouer - n'est pas donné à toutes. Ce n'est pas non plus le salaire d'une simple députée qui permet de se payer l'aide nécessaire. Et tout l'argent du monde ne pallie pas l'éloignement et les absences répétées.
Pauline Charest avait refusé l'offre de se présenter pour le Parti québécois, en 1976, car ses deux filles étaient encore trop jeunes. Elle a attendu 20 ans pour faire le saut avec le Bloc québécois! «Je suis un cas classique. Les femmes doivent sacrifier leur vie personnelle lorsqu'elles choisissent une carrière politique. Pas les hommes.»
«Dès qu'elles ont de jeunes enfants, dit la députée Pierrette Venne, on leur confie moins de dossiers chauds. Les gars, ça ne leur pose jamais de problèmes.» Et lorsqu'une mère de famille plonge en politique, elle devient aux yeux des autres celle qui abandonne ses enfants.
Jean Charest n'a eu aucun scrupule à déclarer, au lendemain des dernières élections, alors que le Parti conservateur retrouvait un statut officiel, qu'il aurait désormais plus de temps pour «mieux connaître ses enfants». Cette phrase aurait été impensable dans la bouche d'une femme, fût-elle chef de parti. Personne n'a jamais demandé à Jean Charest comment il avait réussi, pendant trois ans, à faire sa tournée du pays avec trois jeunes enfants à la maison. Mais Louise Harel, dont la fille Catherine n'avait que cinq ans lors de sa première élection, devait répondre à chaque entrevue à la même question : «Mais comment faites-vous?»
Liza Frulla avoue que son fils a trouvé très pénibles les années pendant lesquelles elle a été ministre, même s'il était alors adolescent : des semaines de 90 heures, le plus souvent à l'extérieur de Montréal. «Quand on entre en politique, dit-elle, c'est comme être recruté dans l'armée.»
Des solutions, les quotas?
«Je suis tannée de faire des études et de parler de la sous-représentation des femmes en politique, dit Manon Tremblay, politologue. Tant que la proportion d'hommes et de femmes ne sera pas la même, il faudrait prendre des mesures extraordinaires.»
Et ces mesures, ce pourrait être les quotas : pour être légitime, un Parlement devrait compter 35%, voire 45% de femmes élues. Un procédé radical, mais dont on discute dans plusieurs autres pays occidentaux.
Au dernier Congrès du Bloc, Pierrette Venne a présenté une motion réservant 30% des circonscriptions à des candidates. La proposition a été battue... La députée Venne en est ressortie déçue. Et lorsqu'elle entend la majorité de ses consœurs dire «non merci» aux quotas, elle réplique : «Les femmes réagissent en minoritaires».
Le mot quota rebute. Les femmes l'associent à un traitement de faveur, à la reconnaissance d'une infériorité. Elles parlent d'effets pervers, du danger d'entendre, à la première erreur : «On sait bien, c'est une femme de quota». Et puis quelle proportion de femmes est acceptable? 25%? 35%? Ou bien 52%, comme le rêve Lise Payette. «J'ai très peur des quotas», dit Louise Harel, même si elle sait que «l'exemple doit venir d'en haut».
Lorsque Lucien Bouchard a rencontré ses sous-ministres pour la première fois, il s'est dit étonné d'y voir autant d'hommes. Depuis, la proportion de femmes sous-ministres et sous-ministres adjointes est passée de 18% à 38%! «Mais l'arène politique est différente, dit Louise Harel. Le rapport politique est un rapport de pouvoir. Être celle qui a été élue sans mérite, c'est épouvantable.»
Pourtant, plaide Linda Julien, présidente de la Commission libérale féminine du PLC, personne ne remet en question les traitements de faveur obtenus par des politiciens vedettes qui sont parachutés dans des comtés gagnés d'avance. Elle n'en revient pas du tollé qu'ont suscité, aux dernières élections, les désignations, par Jean Chrétien, de quatre femmes dans des comtés où le parti avait de bonnes chances de l'emporter. «On fait tout un plat avec quatre désignations sur 301 candidatures, dit Linda Julien, mais personne ne se plaint jamais que les Pierre Pettigrew ou les Stéphane Dion se sont fait offrir des circonscriptions aisément prenables.» En outre, le PLC est le seul parti à permettre à son chef d'assigner un comté à un candidat sans qu'il y ait d'assemblée d'investiture.
«L'objectif des quotas est honorable, constate Liza Frulla, autrement peu chaude à l'idée. Mais le plus efficace pour augmenter le nombre de femmes en politique, c'est de leur donner des comtés prenables.» Comme ce fut le cas pour elle lorsque le Parti libéral du Québec lui a offert la circonscription de Marguerite-Bourgeois. La bloquiste Pierrette Venne, elle, s'est fait "tasser" dans les années 1980 : elle a dû céder le comté de Rosemont à un jeune loup... Elle s'est finalement retrouvée dans le comté de Saint-Bruno/Saint-Hubert, sans organisation ni argent.
À quand une première ministre?
«Le Canada n'est pas prêt à élire une femme première ministre», constate Eleni Bakopanos. Tant que les femmes ne formeront pas le tiers des députés, les mentalités ne pourront évoluer. La politologue Manon Tremblay croit que 40% de femmes élues combleraient réellement le «déficit démocratique». Mais pour l'instant, dit-elle, «il est impensable qu'un parti politique qui se dirige vers une victoire choisisse une femme comme chef». À preuve : la conservatrice Kim Campbell, élue à la tête d'un parti en déroute.
Ce qui est clair pour toutes les politiciennes rencontrées, c'est que ce n'est pas la population qui leur pose problème. Ce sont les partis, leurs lourdes structures, leurs traditions. Si le Parti libéral du Québec a la moindre chance de former le prochain gouvernement, ont-elles ajouté, regardez qui de Liza Frulla ou de Pierre Pettigrew, envoyé en renfort d'Ottawa, viendrait remplacer un Daniel Johnson affaibli...
Ça joue dur pour les femmes, conclut Lise Bacon. Lorsqu'elle a été élue en 1973, elle était la seule femme à l'Assemblée nationale. Elle se sentait très bien acceptée. «Je n'étais pas menaçante.» Mais lorsqu'on a commencé à la pressentir pour succéder à Robert Bourassa, malade, et que ses responsabilités de vice-première ministre l'ont conduite à diriger le caucus, tout est devenu plus difficile : «On ne m'a pas fait de cadeau, croyez-moi.» Ça lui a nui d'être une femme? «Ça ne m'a certainement pas aidée.»
Les femmes ont cessé d'être pittoresques, amusantes, dit Louise Harel. Elles sont devenues une menace. «Ce n'est pas pour les pionnières que c'est le plus dur. Mais plutôt pour celles qui s'en viennent et qui formeront entre 20% et 35% du Parlement. Il y aura forcément un backlash, des réactions négatives de la part des hommes. Dans n'importe quelle institution, ce n'est que lorsque les femmes représentent plus du tiers des voix que les choses se normalisent. Mais nous n'en sommes pas là.»
